SOCIOLOGIE - Sociologie et critique sociale


SOCIOLOGIE - Sociologie et critique sociale
SOCIOLOGIE - Sociologie et critique sociale

La critique sociale moderne a été fortement marquée par le développement des science sociales. Aux époques précédentes, cette critique s’exprimait souvent par le biais des doctrines religieuses (par exemple ce qu’on a appelé les «religions des opprimés») ou grâce aux conceptions philosophiques; mais progressivement, depuis le XVIIIe siècle, elle a été formulée plus directement et plus systématiquement dans le contexte des théories économiques, politiques et sociales.

Un exemple frappant de ce surgissement d’un nouveau style de critique est l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert qui avait pour but d’aider au progrès de l’humanité en prouvant combien le développement des sciences naturelles avait entraîné de bienfaits et en montrant les perfectionnements qu’apporterait l’application des méthodes scientifiques à une étude critique des questions politiques et sociales. À la même époque, en Écosse, David Hume préconisait l’application de la méthode expérimentale du raisonnement aux matières morales et politiques, et un groupe de philosophes et d’historiens (Adam Smith, Adam Ferguson, John Millar) créait l’économie politique et une théorie plus empirique du progrès; cette théorie tentait de distinguer les stades du développement social et de caractériser le système industriel naissant.

Ces idées se présentaient sous des aspects très divers au cours de la première partie du XIXe siècle: dans l’analyse que fait Saint-Simon du «régime industriel», dans le contraste décrit par Tocqueville entre l’Ancien Régime et la démocratie moderne, dans les écrits des premiers socialistes en France et en Angleterre, et dans les œuvres des jeunes hégéliens (spécialement Feuerbach, David Strauss et Bruno Bauer) qui passaient de la critique de la religion à la critique de la société.

Un grand nombre de différents courants de pensée se sont trouvés réunis dans la synthèse de Marx et, depuis la seconde partie du XIXe siècle jusqu’aux temps présents, le marxisme a été le point focal de la critique sociale fondée sur une théorie de la société.

1. Sciences sociales et idéologies radicales

D’un certain point de vue, on peut dire que la sociologie procède de deux intentions différentes, bien qu’apparentées: d’abord, elle entend acquérir une compréhension rationnelle de la société par le développement des théories scientifiques; ensuite, elle veut contribuer au processus de libération de l’homme amorcé par les révolutions du XVIIIe siècle. Mais ces projets peuvent être divergents, et il est possible qu’il y ait là opposition entre le désir de construire une science de la réalité sociale et la préoccupation morale concernant la liberté individuelle et l’épanouissement personnel. De plus, il y avait d’autres éléments, hostiles à la fois au rationalisme et au radicalisme, qui entraient dans la formation de la sociologie. Robert Nisbet, en particulier, a souligné l’importance de ces éléments et a affirmé que la nouvelle orientation de la pensée sociale dont est née la sociologie était, avant tout, «une réaction du traditionalisme contre la raison analytique [...]. Le paradoxe de la sociologie [...] réside dans le fait que, quoi qu’elle en ait, dans ses objectifs et dans les valeurs politiques et scientifiques de ses figures principales, dans le grand courant de la modernité, ses concepts essentiels et ses perspectives implicites la placent, d’une façon générale, beaucoup plus près du conservatisme philosophique.» Ainsi, la pensée sociologique française, de Comte à Durkheim, se préoccupe de la recréation de la communauté et de la restauration de l’«ordre» social par le moyen d’une nouvelle autorité morale qui contrôlerait le comportement et qui, effectivement, retarderait le changement social. Cette préoccupation est évidente chez Tönnies, lorsqu’il dépeint le contraste existant entre les deux types de sociétés qu’il appelle «communauté» (caractérisée par d’étroites relations personnelles) et «société» (où prédominent des relations impersonnelles, comme en connaît l’économie capitaliste). On retrouve plus tard le même souci dans le pessimisme de Weber qui déplore les conséquences de la rationalisation croissante de la vie sociale et le «désenchantement du monde».

Des traits de ce genre, séquelles du romantisme, sont encore décelables dans la pensée de Marx, surtout dans ses premiers écrits de jeunesse, centrés sur le contraste entre l’aliénation de l’homme dans la société capitaliste et la possibilité de surmonter cette aliénation dans la société communiste à venir, car celle-ci assurera à l’homme la liberté individuelle et l’épanouissement personnel. Ce qui distingue Marx des conservateurs romantiques, c’est son refus de l’ordre social hiérarchique et la persistance, dans sa pensée, de deux courants distincts, l’un rationaliste, cherchant à produire une théorie scientifique de la société, et l’autre moral, tendant à créer une authentique communauté humaine.

Dans le marxisme plus récent, ces deux courants de pensée ont donné lieu à des interprétations contradictoires. Il y a, d’une part, ceux qui voient dans le marxisme une «philosophie critique» en opposition à toute sociologie, prenant pour modèle les sciences naturelles, György Lukács, dans sa critique du manuel de Boukharine sur le matérialisme historique, oppose la dialectique marxiste, comme méthode d’interprétation du «processus historique comme un tout», à la sociologie scientifique qui cherche à établir des lois relatives à la «société en général» et à en déduire des prévisions. Dans plusieurs de ses travaux, Herbert Marcuse adopte le même point de vue et critique l’idée qu’on se fait d’une société qui serait gouvernée par des lois rationnelles, mues par une nécessité naturelle, puisque cette conception «rejette cette prétention de l’homme à changer et à réorganiser ses institutions sociales selon sa volonté rationnelle». D’autre part, il y a des marxistes qui ont mis l’accent sur la théorie scientifique de Marx, soit comme théorie d’évolution sociale (telle qu’elle est formulée par Kautsky et par Boukharine) reposant finalement sur la notion de déterminisme technologique, soit, plus récemment, comme théorie structuraliste (exposée, notamment par Louis Althusser) mettant à jour les affinités causales en toute structure sociale.

Ces deux interprétations présentent l’une et l’autre des difficultés. La «philosophie critique», au moment où elle exprime des valeurs nouvelles en opposition avec la société existante, manque souvent de référence empirique et semble aboutir à une pure spéculation et à une assertion de jugements personnels. D’autre part, la science marxiste de la société ou bien exclut les valeurs, ou bien prétend qu’il y a coïncidence fortuite entre le cours nécessaire du développement social et la réalisation des fins morales que l’on vise. En fait, au sein même du marxisme, le débat pose, sous une forme spécifique, la question sous-jacente à tous les débats sur la fonction critique de la sociologie, celle de la relation entre la science sociale et les jugements de valeur.

2. Valeurs, science et critique

Une grave controverse s’est élevée parmi les sociologues allemands au début de ce siècle au sujet de la place qu’occupent les jugements de valeur dans la science sociale. Ce débat culmina avec la célèbre «dispute de valeur» à une réunion du Verein für Sozialpolitik (Union pour la politique sociale) en 1914. Dans cette controverse, Werner Sombart et surtout Weber sont entrés en conflit avec Gustav Schmoller et une majorité des membres du Verein qui estimaient que les obligations des sciences sociales ne consistent pas seulement à expliquer les phénomènes sociaux et, si possible, à en déduire l’avenir, mais aussi à préconiser en tant qu’idéaux à atteindre certaines mesures politiques. Weber avait amorcé cette dispute en 1904 lorsqu’il publia, aves Sombart et Jaffe, un éditorial dans Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik , dans lequel il réclamait une distinction rigoureuse entre les problèmes de la science sociale et ceux de la politique sociale; par la suite, il prit part, en 1910, à la fondation de la Société sociologique allemande, qui s’était donné pour objectif le progrès des connaissances sociologiques par «des investigations purement scientifiques» et qui refusait d’envisager, de près ou de loin, «tout but pratique, de quelque genre que ce soit».

Le point de vue de Weber, tel qu’il est exposé dans l’article qu’il écrivait en 1914, publié plus tard sous le titre «Le Sens de «liberté de valeur» dans les sciences sociologiques et économiques», et son essai La Science en tant que vocation , n’est pas que les valeurs n’entrent pas dans les sciences sociales, mais que les sciences sociales ne peuvent offrir aucun critère permettant de choisir entre différents jugements de valeur. En effet, selon lui, il n’existait aucun moyen rationnel d’éviter les conflits au sujet des valeurs; l’«irrationalité éthique» du monde, avec son inépuisable réserve de significations, fait que le conflit entre diverses orientations de valeurs est irrémédiable. Mais, puisque, en même temps, les valeurs du sociologue influencent le choix de son sujet et la façon dont il formule ses hypothèses, cette idée semble impliquer que les conflits théoriques dans les sciences sociales ne peuvent, finalement, être résolus. Weber lui-même pensait que, une fois qu’on avaient choisi la matière du sujet et formulé les hypothèses, des critères rationnels et empiriques pouvaient être appliqués pour juger de la valeur scientifique d’une investigation et de la validité des résultats; mais ce serait bien insuffisant pour se prononcer entre les résultats obtenus sur la base d’hypothèses et des schémas conceptuels divergents.

L’idée de Weber quant à l’influence des valeurs en science sociale avait quelque affinité avec la conception marxiste de l’idéologie, mais elle n’accordait pas une position épistémologique privilégiée à une théorie de la société formulée du point de vue du prolétariat. Elle ne considérait pas davantage que les valeurs trouvent leur source seulement, ou principalement, dans les intérêts de classe. Dans son relativisme éthique, elle apparaît plutôt comme une des lignes de pensée qui ont abouti à la conception de Karl Mannheim sur la distorsion idéologique de toute pensée sociale.

Vue sous un autre angle, pourtant, la séparation rigoureuse que Weber instaure entre fait et valeur se conforme à une vue fort positiviste des sciences sociales. En effet, s’il est exact que les valeurs ont leur part dans le choix d’un sujet ou dans la construction d’une hypothèse, il est vrai aussi que cela ne concerne que les conditions psychologiques de la découverte scientifique et non pas sa logique; car peu importe l’origine des concepts et des hypothèses, que ce soient des évaluations ou autre chose, du moment qu’ils sont capables, en principe, d’être réfutés empiriquement, c’est-à-dire qu’ils soient «falsifiables», selon la terminologie de Karl Popper dans sa philosophie de la science. De plus, les critères qu’on applique pour essayer de falsifier les hypothèses sont ceux qui ont été établis en tant que règles de procédures dans une communauté d’hommes de science par un processus de critique scientifique.

Mais cette philosophie de la science peut elle-même être mise en question. C’est, par exemple, l’opinion de Thomas Kuhn qui suggère que les règles scientifiques de procédure introduites dans un «paradigme» comprennent des valeurs. Il est évident que, dans un paradigme, l’élément valeur, opposé aux composantes formelles, risque d’occuper une place plus importante dans les sciences sociales que dans les sciences naturelles, de par la nature du sujet et de par l’engagement de l’enquêteur lui-même par rapport au sujet.

Ces problèmes demeurent matière à controverses. Si, toutefois, on adopte l’idée (qui semble acceptée par ceux, toujours plus nombreux, qui se penchent sur les problèmes philosophiques des sciences sociales) que ces sciences sont des «sciences morales», s’attachant beaucoup plus aux actions humaines qu’à l’explication causale des événements, on comprend dès lors les implications importantes que cette idée a pour le rapport entre la sociologie et la critique sociale. On remet en question la distinction absolue entre «fait» et «valeur», pour autant que l’on croie qu’appréciation et description sont inséparables. Le problème soulevé alors, comme dans la théorie de Mannheim sur l’idéologie, est celui du relativisme. Peut-on dire qu’une description d’action humaine, et l’appréciation qui en découle, à une plus grande valeur objective qu’une autre? Ou est-on en droit de conclure, comme le fit Weber, que les valeurs qui entrent dans la description et l’appréciation de l’action humaine proviennent de mouvements culturels généraux dont la validité ne peut être vérifiée par la science, et parmi lesquels le choix se fait par des moyens arbitraires et irrationnels? Le développement des différentes orientations en sociologie, au cours des années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, semble donner raison au second de ces jugements.

3. Tendances récentes en sociologie et en critique sociale

On peut distinguer deux phases dans le développement récent de la sociologie.

Une orientation conservatrice éphémère

Jusque vers la fin des années 1950, elle avait une orientation nettement conservatrice. Les écoles les plus influentes (fonctionnalisme et béhaviourisme) s’appliquaient avant tout, surtout aux États-Unis, à expliquer le fonctionnement des institutions des sociétés capitalistes d’Occident, caractérisées quelquefois comme des «démocraties stables». Elles visaient également à suggérer comme les connaissances sociologiques pourraient être utilisées en vue d’améliorer l’efficacité de l’administration; comment elles pourraient également amener des réformes mineures et éliminer tout élément persistant de «déséquilibre». Les sociologues de ces écoles-là s’intéressaient peu aux conflits de grande envergure et accordaient peu d’attention au marxisme en tant que théorie fondamentale d’une société qui, précisément, s’y attachait. C’était surtout le cas des sociétés, comme celle des États-Unis où la sociologie avançait à grands pas.

Ce point de vue conservateur, bien qu’il fût influencé par certains courants de pensée au sein même de la sociologie, et spécialement par celui qui veut en faire une science authentique, copiée autant que possible sur les sciences naturelles, était encore plus affecté par les conditions sociales et culturelles qui prévalaient et que les sociologues eux-mêmes en étaient arrivés à qualifier par l’expression «la fin de l’idéologie». Au cours des années cinquante, il semblait qu’on assistait, dans les sociétés occidentales, à un ralentissement des conflits politiques, surtout des conflits de classes, et à l’apparition d’un large consensus sur les buts politiques, grâce à la réalisation d’un taux élevé et soutenu de croissance économique et aux résultats d’une politique de bien être social plus compréhensive. Ce consensus se trouvait conforté par le fait que le conflit politique le plus important de l’époque avait été situé entre les démocraties occidentales et les sociétés totalitaires d’Europe de l’Est qui elles aussi prenaient l’allure de systèmes «stables», fondés semblablement sur une croissance économique rapide et sur une autre idéologie d’unification: le marxisme soviétique.

Ces conditions commencèrent à se modifier à la fin des années cinquante. L’importance croissante des mouvements révolutionnaires dans le Tiers Monde, les révoltes, dès 1956, contre le modèle stalinien des sociétés en Europe de l’Est, les mouvements d’opposition dans les sociétés capitalistes de l’Occident, notamment le mouvement des droits civils et le mouvement pacifiste aux États-Unis, tout cela marquait la renaissance d’une conscience politique radicale. Au cours de la décennie suivante, ces changements commencèrent à exercer une forte influence sur la sociologie, bien qu’un petit nombre de sociologues, spécialement C. Wright Mills, de même que quelques critiques marxistes de la version stalinienne du marxisme, eussent déjà annoncé les grands changements dans la conscience sociale. Les théories de la société couramment acceptées, que ce soient celles du marxisme soviétique ou du fonctionnalisme, n’étaient pas capables de traiter valablement du phénomène nouveau de conflit social et de changement, et on essaya de donner une autre direction à la théorie sociologique. Dans une large mesure, ces essais entraînaient un renouveau de la pensée marxiste, qui faisait appel à toute une gamme de formes et de thèmes nouveaux, dont beaucoup s’inspiraient fortement des premiers écrits de Marx (en particulier des Manuscrits de 1844 ); ils accordaient une place centrale au concept d’aliénation, dans une critique sociale de grande envergure dirigée non seulement contre le capitalisme, mais contre le socialisme bureaucratique et autoritaire, contre l’industrialisme et l’innovation technologique effrénée, et contre l’obsession de la croissance économique et du niveau de consommation.

Le nouveau radicalisme

Les réinterprétations du marxisme ont donné naissance à des théories sociales très diverses et quelques-unes ont même rejeté certaines idées fondamentales de la pensée de Marx. Par exemple, Marx considérait que la lutte de classes entre la bourgeoisie et le prolétariat était l’élément essentiel dans la transition vers une société socialiste. Or il est assigné à cette conception une importance moindre et elle a même été abandonnée par ceux des penseurs radicaux qui voient dans la paysannerie du Tiers Monde la principale force révolutionnaire à l’époque actuelle, ou qui regardent les conflits dans les nations hautement industrialisées comme résultant des inégalités du pouvoir politique (opposant ceux qui «dirigent» la société à ceux qui sont opprimés et impuissants), plutôt que comme ceux d’intérêts économiques incompatibles. Par exemple, les travaux les plus récents des représentants de l’école de Francfort, spécialement T. W. Adorno et J. Habermas, ont abouti à la conclusion que le concept de classe a beaucoup perdu de son utilité comme instrument d’analyse sociale, et que les conflits dans les sociétés hautement industrialisées sont, avant tout, des luttes culturelles dans lesquelles les intellectuels radicaux jouent un rôle prépondérant. Aux États-Unis, C. Wright Mills est arrivé à la même conclusion, attendant des jeunes intellectuels, y compris des étudiants, l’avènement d’un nouveau mouvement radical.

Le nouveau radicalisme a eu un impact considérable sur la sociologie. Alors qu’ils accordaient jusque-là leur attention aux notions de stabilité, d’équilibre et de consensus, nombre de sociologues se sont sentis concernés par les problèmes de la guerre et de la révolution, par la domination des élites ou de classes particulières, par les idéologies qui les aident à maintenir leurs privilèges, par les conflits entre groupes dominants et subordonnés et par les changements sociaux rapides qui surgissent dans le monde entier et qui créent de nouvelles possibilités et de nouveaux dangers. En même temps, ces sociologues ont tenté, vainement jusqu’ici, de regrouper les différentes tendances de la critique et de les fondre en une théorie sociale plus systématique et plus cohérente.

Car ce qui caractérise la critique actuelle, c’est avant tout sa diversité. À l’encontre de la pensée radicale répandue en Europe depuis le début du XIXe siècle jusque dans les années trente par des intellectuels socialistes qui, dans leur critique de la société capitaliste, s’accordaient largement malgré leurs divergences théoriques et politiques, la critique sociale de la seconde moitié du XXe siècle s’intéresse à des objets divers, difficiles à identifier à un modèle particulier de société. La critique radicale et les mouvements sociaux avec lesquels elle sympathise et s’unit peuvent être préoccupés des risques de la guerre nucléaire, de l’explosion démographique, de la pollution et de la destruction de l’environnement dues aux progrès rapides de la technologie et de l’industrialisation, de l’autoritarisme appliqué par beaucoup de régimes socialistes, de la discrimination et de l’oppression raciale ou sexuelle, ou encore de ce qu’ils considèrent comme un déclin culturel général engendré par l’obsession du développement économique et par l’influence des mass media.

Non seulement ces problèmes semblent soulever des questions qui vont au-delà de l’opposition entre le capitalisme et le socialisme, mais de plus il est très difficile de les identifier à des aspects d’un seul grand «problème social» et de leur proposer une solution générale. Aussi, de même que les mouvements sociaux et les doctrines radicales d’aujourd’hui sont divers et fragmentés, de même la pensée sociologique en est arrivée à se disperser en différentes écoles. Le marxisme lui-même, qui fut pendant plus d’un siècle un facteur d’unification, s’est effrité en une variété de conceptions incompatibles et souvent antagonistes. Certains de ses éléments ont été intégrés à une conception intellectuelle de l’humanité du XXe siècle, mais, comme interprétation globale et spécifique de l’histoire de la société, celle-ci est, à présent parfaitement ambiguë et inadéquate.

La sociologie a réagi aux mouvements radicaux en abordant de nouveaux problèmes et en formulant de nouvelles questions. Par elle-même, elle n’était pas une source essentielle des jugements de valeur d’où est sorti le renouveau de la critique sociale; au contraire, elle était, dans ses formes instituées, une des cibles les plus fréquentes de la critique, surtout de la part du mouvement étudiant dont les membres avaient coutume de demander: «Pourquoi des sociologues?» et de répondre qu’ils avaient pour fonction de justifier et de soutenir la société existante. Mais on pourrait aussi bien affirmer que la sociologie a également soutenu, pendant de longues périodes, une critique radicale de la société en introduisant dans les représentations de l’homme et de la société qui guident ses enquêtes théoriques et empiriques des jugements de valeur chers aux idéologies radicales. Bref, les théories et les recherches sociologiques reflètent les différentes orientations culturelles et les conflits d’intérêts qui se présentent dans les diverses situations sociales aptes à susciter un point de vue soit plus conservateur, soit plus radical. Le rôle de la sociologie est de soumettre les différents mouvements à un examen rationnel et à une étude empirique, de même que les aspirations et les politiques qui naissent des tensions et des conflits à l’intérieur d’une culture. Comme le dit Robert Lynd, la science sociale «est une partie organisée de la culture qui existe dans le but d’aider l’homme à comprendre et à reconstruire continuellement sa culture».

Encyclopédie Universelle. 2012.


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